Lettre d’Anne Querrien*, avril 1976

« Qui n’a jamais été traitée de prostituée, de « putain » d’ailleurs car il s’agit toujours alors d’une injure vulgaire, n’a peut-être jamais senti la blessure de cette pierre. Putain on m’a faite, putain on m’a simplement dite, et putain je suis, ça commence là. Là est la frontière et sur le corps social elle se balade drôlement. Comme la putain. Désirer se balader sur toute la surface du corps social, ne pas vouloir de place assignée : j’étais déjà une putain à 14 ans. Je n’étais pas encore formée, je ne savais pas où était mon sexe, comment il était fait, je ne l’avais jamais touché, encore moins m’en étais-je servi, mais je ne voulais pas fixer une fois pour toutes ce que je serais socialement, je ne voulais pas exister au sens d’être reconnue, je voulais au contraire ex-ister, sortir de ce système étouffant, ne pas connaître déjà la fonction sociale que j’occuperai à ma mort. J’étais une putain. Le mot avait été prononcé. Je le serai.

Il y a 100 000 manières, donnée cette transversalité fondamentale, d’être putain. Certaines conservent toutes les apparences de la décence et ne sont même généralement pas cataloguées comme telles. Le commerce avec les hommes ne va pas toujours toucher le corps : question de milieu. Un certain maniement des flux de parole, de toute façon le plaisir à gérer l’impuissance masculine, à tirer d’elle des bénéfices secondaires en même temps que son désespoir principal, sont les constantes de la relation de la prostituée à son client, à ses clients.

Sous les dehors de la parfaite assistante sociale, de l’amie compréhensive qui recueille les confidences au restaurant et non sur l’oreiller, j’ai été, je suis encore, une prostituée.

N’être pas la gérante locale de l’impuissance : ce n’est pas de la tarte de sortir de cette ornière dans laquelle on nous a enfoncées avec une violence aujourd’hui transformée en montagnes d’institutions, dont la violence qui en extrait permet de prendre la mesure.

De cette violence, le mouvement des prostituées, ce travail, participe. Ne plus se cacher, sortir de l’ombre, comme les homosexuels, comme toutes les minorités. Oui, nous sommes des prostituées, des femmes, une position sociale à parcourir, et non la lie de la société, non la décharge publique sur laquelle on rejette les anormalités.

Une position sociale fascinante en ce qu’elle rassemble d’hétéroclite. Bien sûr dans ce milieu les codes se reconstituent, les mêmes frontières sociales existent, et nombreuses seront les études d’entomologistes pour nous en convaincre, mais dans le devenir putain qui anime-répulse toute femme, il y a cette fuite dans l’anonymat, hors du nom du père, ou du mari, simple prénom, souvent terminé par un a. Ouverture. Lot des femmes anonymes, interchangeables, demandables, mais où on ne répond chacune qu’à un certain type de demandes, pas à d’autres. On se défend. Et on se défend avec n’importe quoi. Le corps et on est une putain, l’écriture et on est un écrivain, les relations publiques et on est un cadre supérieur, les mains et on est une ouvrière. De toute façon, on survit, chacune à sa manière, revendicative dans un monde hostile, réponse à une demande, dépendance. Structure répétitive, ceinture de contention du désir.

Devenir putain jouit des sexes d’hommes qui jouissent en soi. On les voudrais plus nombreux que possible. On se veut le lieu de la rencontre des hommes, femme surhomme. Et le fric vient là voler cette jouissance, rétablir la sinistre petite échelle de la valeur d’échange. Mais du fric aussi on jouit, à l’intérieur des lois de la société, principe de réalité. »

Judith Belladona, « Folles femmes de leurs corps. Prostituées. », Recherches n°26, mars 1977, pp. 191-192.

* En 1967, Félix Guattari monte le Centre d’Études, de Recherches et de Formation Institutionnelles (CERFI), dont la revue Recherches a été l’organe de publication. Entre le CERFI, dont Anne Querrien fut la préposée aux écritures, et le FHAR, c’est dans l’expérience du Mouvement de libération des femmes que cet écrit prend place.

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