Retour sur la projection-débat du 15 juin

Depuis le temps qu’on en parlait, ça y est, c’est fait ! Le mercredi 15 juin, environ 22 personnes dont 14 qui ne font pas (encore !) partie du collectif se sont donc retrouvées à la Cour des Miracles.


À partir de 19h00, le bar s’est doucement peuplé de celleux qui venaient spécialement au débat, mais aussi de quelques passant.e.s joyeusement racolé.e.s pour l’occasion… et nous n’avons démarré qu’à 19h30 bien tapées. Après une courte présentation du collectif, nous avons donc projeté ces extraits des films Peau de vache et Les travailleu(r)ses du sexe (lesquels, par ailleurs, nous conseillons chaudement à tou.te.s de voir en entier) :

 

Nous avons fait une petite pause après le premier extrait pour proposer une brève redéfinition du travail du sexe, loin des clichés habituels, en expliquant d’abord que les « babysittings » de l’héroïne de Peau de vache relèvent bel et bien du travail du sexe et ce, bien que ni tristesse, ni violence, ni parties génitales ne soient dans le coup… ce qui a fait sourire, un peu choqué, aussi.

Intéressé.e.s, nos hôtes ont fait montre d’une belle écoute ; presque trop : on a frôlé la conférence en exposant le contexte dans lequel déboule ce pernicieux projet de loi. Des exclamations ont ponctué le résumé du cadre législatif actuel (LSI), notamment quand nous avons expliqué les conséquences pratiques qu’ont ces lois sur les putes et leurs proches. Ce petit tour d’horizon de la situation qui nous est faite a été suivi d’un long silence consterné.

Heureusement, certain.e.s participant.e.s ont relancé la discussion par des questions, qui nous ont amené à aborder des thèmes variés, voire à digresser un peu sur des réflexions plus générales à propos de féminisme et de contrôle des sexualités. Nous avions notamment parmi nous des travailleu.r.ses soci.ales.aux, confronté.e.s à ces questions sur le terrain et qui déploraient de ne pas avoir été formé.e.s pour accompagner les personnes dont iels avaient la charge.

Si les personnes présentes partageaient dans l’ensemble nos positions, certain.e.s ont trouvé que nous présentions le métier d’une façon idyllique et esthétisée, qui leur posait question quant à des situations graves ou difficiles, non choisies. Nous avons expliqué que notre position correspondait à la fois à une orientation politique à l’opposé du répressif (qui est la conclusion systématique des descriptions misérabilistes dans lesquelles les putes sont bien souvent réduites au silence par celleux qui les plaignent) et à la revendication d’une réalité abondamment occultée, celle de putes libres qui voient invalider leur parole et nier leur capacité à choisir leur vie.

En d’autres termes, nous pensons que le plus court chemin vers la joie, c’est la joie ! Ce qui ne nous empêche pas d’être conscient.e.s des problèmes existants et n’enlève rien à la solidarité que nous pouvons avoir avec les travailleu.r.ses du sexe vivant des situations difficiles : nous ne plaignons personne, nous luttons avec tou.te.s nos camarades !

L’argent a bien sûr aussi été un sujet très présent dans les discussions : Pourquoi faire payer le sexe ? Ou pourquoi vouloir en finir avec la marchandisation dans ce seul secteur, quand elle touche à tant d’autres besoins fondamentaux ? De notre point de vue, une perspective anticapitaliste qui ne se soucie que de la marchandisation de la sexualité manque quelque peu d’ambition…


En conclusion, ce débat a été l’occasion de discussions aussi sérieuses qu’ouvertes et respectueuses, et au cours desquelles nous avons expérimenté de franches rigolades et même fait de belles rencontres, comme cette personne qui nous a touché.e.s en nous parlant du plaisir qu’elle avait eu à lire Grisélidis Réal… Merci à tou.te.s pour ce moment passé ensemble à se muscler le cerveau et à se baumer le coeur, merci aussi à Amèl’, vaillante et accueillante tenancière de la Cour où nous avons pu organiser ce petit Miracle…

Et vivement la prochaine occasion !

3 Réponses

  1. LETTRE D’ANNE, AVRIL 1976 (*)

    Qui n’a jamais été traitée de prostituée, de « putain » d’ailleurs car il s’agit toujours alors d’une injure vulgaire, n’a peut-être jamais senti la blessure de cette pierre. Putain on m’a faite, putain on m’a simplement dite, et putain je suis, ça commence là. Là est la frontière et sur le corps social elle se balade drôlement. Comme la putain. Désirer se balader sur toute la surface du corps social, ne pas vouloir de place assignée : j’étais déjà une putain à 14 ans. Je n’étais pas encore formée, je ne savais pas où était mon sexe, comment il était fait, je ne l’avais jamais touché, encore moins m’en étais-je servi, mais je ne voulais pas fixer une fois pour toutes ce que je serais socialement, je ne voulais exister au sens d’être reconnue, je voulais au contraire ex-ister, sortir de ce système étouffant, ne pas connaître déjà la fonction sociale que j’occuperai à ma mort. J’étais une putain. Le mot avait été prononcé. Je le serai.
    Il y a 100 000 manières, donnée cette transversalité fondamentale, d’être putain. Certaines conservent toutes les apparences de la décence et ne sont même généralement pas cataloguées comme telles. Le commerce avec les hommes ne va pas toujours toucher le corps : question de milieu. Un certain maniement des flux de parole, de toute façon le plaisir à gérer l’impuissance masculine, à tirer d’elle des bénéfices secondaires en même temps que son désespoir principal, sont les constantes de la relation de la prostituée à son client, à ses clients.
    Sous les dehors de la parfaite assistante sociale, de l’amie compréhensive qui recueille les confidences au restaurant et non sur l’oreiller, j’ai été, je suis encore, une prostituée.
    N’être pas la gérante locale de l’impuissance : ce n’est pas de la tarte de sortir de cette ornière dans laquelle on nous a enfoncées avec une violence aujourd’hui transformée en montagnes d’institutions, dont la violence qui en extrait permet de prendre la mesure.
    De cette violence, le mouvement des prostituées, ce travail, participe. Ne plus se cacher, sortir de l’ombre, comme les homosexuels, comme toutes les minorités. Oui, nous sommes des prostituées, des femmes, une position sociale à parcourir, et non la lie de la société, non la décharge publique sur laquelle on rejette les anormalités.
    Une position sociale fascinante en ce qu’elle rassemble d’hétéroclite. Bien sûr dans ce milieu les codes se reconstituent, les mêmes frontières sociales existente, et nombreuses seront les études d’entomologistes pour nous en convaincre, mais dans le devenir putain qui anime-répulse toute femme, il y a cette fuite dans l’anonymat, hors du nom du père, ou du mari, simple prénom, souvent terminé par un a. Ouverture. Lot des femmes anonymes, interchangeables, demandables, mais où on ne répond chacune qu’à un certain type de demandes, pas à d’autres. On se défend. Et on se défend avec n’importe quoi. Le corps et on est une putain, l’écriture et on est un écrivain, les relations publiques et on est un cadre supérieur, les mains et on est une ouvrière. De toute façon, on survit, chacune à sa manière, revendicative dans un monde hostile, réponse à une demande, dépendance. Structure répétitive, ceinture de contention du désir.
    Devenir putain jouit des sexes d’hommes qui jouissent en soi. On les voudrais plus nombreux que possible. On se veut le lieu de la rencontre des hommes, femme surhomme. Et le fric vient là voler cette jouissance, rétablir la sinistre petite échelle de la valeur d’échange. Mais du fric aussi on jouit, à l’intérieur des lois de la société, principe de réalité.

    * Dans Judith Belladona, « folles femmes de leurs corps ». Prostituées, Recherches n°26, mars 1977, p. 191-192

    5 juillet 2011 à 11:18

  2. Côté films, on vient de me parler de « Vivre sa vie », un film de Jean-Luc Godard de 1962, sorti en DVD en 2004…

    5 juillet 2011 à 11:25

  3. david

    houlala, bien subtil et bien complexe tout ça.. je reste avec mes idées, mes a-priori, peut-être et mes convictions à moi.je ne peux considérer que la prostitution soit, ni ne oive être un travail comme un autre, même si l’exploitation est commune à chaque labeur, mais des idées toujours en partage, en confrontation, en échange. alors oui, ce fut une rencontre intéressante, avec ce qu’il s’est dit, malgré, ou grace, à ce qui reste des paradoxes.qui ouvrent des questions à prolonger. Celle de fond étant de quel droit certains seraient privés de droit.ça n’est pas possible, alors continuons le combat, sans forcément nous méprendre..il y a des chemins à prendre ensemble..

    5 juillet 2011 à 23:53

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s